Gilbert Durand (1921-2012) n’est plus

Gilbert Durand vient de nous quitter, philosophe, sociologue, créateur des Centres de recherche sur l’imaginaire, il laisse une oeuvre immense et si féconde….C’était aussi un héros de la Résistance et un « Juste parmi les Justes ». Une belle âme…
Agrégé de philosophie, successivement professeur de philosophie de 1947 à 1956, professeur titulaire et professeur émérite de sociologie et d’anthropologie à Grenoble II, disciple de Gaston Bachelard, d’Henry Corbin et de Carl Gustav Jung, maître de Michel Maffesoli, Gilbert Durand a été le cofondateur – avec Léon Cellier et Paul Deschamps en 1966 – et le directeur du Centre de recherche sur l’imaginaire1, noyau d’un réseau international de plus de quatre vingt de laboratoires, et membre du Cercle Eranos et ancien résistant du Vercors. Sa thèse de doctorat, en 1969, « Les Structures anthropologiques de l’Imaginaire » suivie de plus de 350 ouvrages et articles scientifiques connus à ce jour, ouvrait la voie à une réflexion dont se réclament plus de 80 centres de recherche dans le monde.
Nous avons pour notre part beaucoup aimé, et nous y référons de façon constante, son ouvrage paru en 1979, chez Berg International, « Science de l’Homme et Tradition, le nouvel esprit anthropologique », car nous y trouvons le fondement même d’une pensée si érudite et originale.
Dans le domaine de la Recherche en Education, signalons que plusieurs équipes ont été au moins inspirées par sa théorie des structures anthropologiques de l’Imaginaire :
Celle de Bruno Duborgel, professeur à Saint Etienne, qui publie, en 1983, Imaginaire et pédagogie, de l’iconoclasme scolaire à la culture des songes , préfacée par Gilbert Durand, chez Privat.
Le Centre de Recherches sur l’Imaginaire en Sciences de l’Education (CRISE) de René Barbier à l’Université de Paris 8 Vincennes à Saint Denis, dont nombre de travaux font également référence aux travaux de Gilbert Durand, et qui publie, dans la collection que dirigeait Jacques Ardoino, Pratiques de Formation Analyses en 1985 deux numéros intitulés « Imaginaire et Education, jeux et enjeux ».Plusieurs thèses devaient naître de cette réflexion dans ce laboratoire à Paris 8, dont la nôtre « L’imaginaire de la fête locale, 1989, sous la direction de Jacques Ardoino, Gilbert Durand ayant accepté de siéger dans le jury.
Le laboratoire GREFED/ Processus accompagnement Formation, que dirige Frédérique Lerbet, à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, poursuit également cette voie en dirigeant nombre de travaux de thèses travaillant la question de l’Imaginaire en Education et Formation. On lui doit tout récemment la publication chez L’Harmattan de Mythe et Education, suite au colloque que nous avions organisé, ensemble à Angers en 2005, au CNAM/IFORIS.
A Angers, le Groupe de Recherches sur l’Imaginaire les Objets symboliques et les Transformations sociales (GRIOT) que nous avons fondé à l’UCO en 1993, devenu, en 2000, au Cercle de Recherches Anthropologiques sur l’Imaginaire (CRAI) au CNAM IFORIS, a publié plusieurs colloques en lien avec cette même problématique :
Figures de l’Autre, co dirigé avec Jacques Ardoino, Teraèdre, 2010.
Les Imaginaires du Nouveau Monde, avec Lauric Guillaud, éd Mens Sana, 2011
Imaginaires, Savoirs, Connaissance, co dirigé avec Yvon Pesqueux, éd CNAM PDL, 2011.
et bientôt Figures de l’Utopie, avec Christine Bard et Lauric Guillaud…
A Rabat, le GRAFE que dirige le professeur Abdelhak Bellakdar, est loin de négliger les voies de recherche ouvertes par Gilbert Durand dans ses travaux sur la didactique des langues ou la formation des enseignants en littérature.

Car toutes ces approches, fondées sur une anthropologie de l’Imaginaire, convergent sur un constat : un Nouvel Age de la communication éducative est bien au rendez-vous de la fonction fantastique avec un retour prolifique des images en interaction constante. Ce dernier engendre un luxuriant essaim de significations ravissant la pensée à l’enchaînement temporel, quand l’être change de camp, quand la vocation de l’esprit est insubordination à l’existence et à la mort, et la fonction fantastique se manifeste comme le patron de cette révolte.
De fait, nous vivons désormais des visages du temps dépassant les précédents dans la forme englobante de l’icône, « dressant contre les visages du temps le pouvoir de nous dresser contre la pourriture de la mort et du destin », nous conduisant à une profonde et intuitive connaissance du processus créateur, de la vie en société.
Changement de conscience et de modes d’action, dynamiques sociales planétaires en ce début de millénaire, quand le centre est partout et que les effets culturels en sont innombrables, alors même que la science et la technique modernes ont perdu l’idéal cartésien de maîtrise qui les définissait.
Nous nous devons donc d’assumer une nouvelle ontologie, de « nouvelles figures du pensable » comme capacités de création, de vie fondée sur l’être, comme « surgissement permanent sortant d’un abîme sans fond », soit une autre façon de penser le monde, proprement « instituante ».
Ainsi les mutations à l’œuvre dans nos imaginaires nous incitent à nous représenter de façon « plus gaie et fortuite » les significations imaginaires sociales naissant du flux incessant des interactions à l’œuvre dans des sociétés désormais plurielles, où le lointain est devenu si proche.
Nous pouvons prendre le pari raisonnable que les sociétés éducatives qui sauront à la fois ne pas se couper de leurs racines, cultiver des modalités d’Education fondées sur la communauté et la Tradition et prendre avec elles dans le même temps, paradoxalement sans les renier, la distance critique que la Modernité nous a enseignée, tout en affrontant les mutations du cyberespace et de ce que l’on nomme aujourd’hui le « post humanisme », se placeront dans une perspective ouverte et nécessairement dynamique car fondée sur de réelles interactions. Une autre Education, tirant les leçons de cette complexité, soit plurielle, labile, combinant paradoxalement, dynamique de groupe, graphosphère et numérisphère, grâce aux nouvelles technologies, y trouvera sa force et sa raison d’être.
Il est vrai, comme l’écrivait Gilbert Durand, que « notre Science de l’Homme se fonde d’abord sur la reconnaissance de la complexité extrême et ressortissant d’une logique de l’antagonisme de l’objet humain ». Poursuivons donc dans les voies qu’il nous a tracées…
Angers, le dimanche 9 décembre 2012.
Georges Bertin.
CNAM des Pays de la Loire,
Co-président de l’AFIRSE

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